Jeudi 15 mai 2008

Le ton change chez les spécialistes en management. Pour eux, il est temps d'éradiquer les nuisibles de l'entreprise, car ils torpillent les employés comme les résultats.


Qui dans sa vie professionnelle n'a pas le souvenir d'avoir eu affaire à un gros con? Personne! Interloqué par ce constat, le professeur Robert Sutton, spécialiste des comportements organisationnels à la prestigieuse Université Stanford, aux Etats-Unis, a décidé d'aiguiser sa plume pour livrer un ouvrage de management très sérieux: «Objectif Zéro-sale-con». Son but: éradiquer des entreprises les «connards, abrutis, peaux de vache, enflures, dictateurs, trous du cul, sadiques, despotes et autres pervers». Le diagnostic saute aux yeux: ces nuisibles causent des ravages terribles sur leurs collègues et sur les performances de l'entreprise. Pour lui, le terme qui qualifie le mieux cette engeance peut se résumer à «sale con». Pour être tout à fait honnête, il s'agit là d'un doux euphémisme francophone pour traduire les termes anglais de l'auteur, dont le titre original se révèle beaucoup plus cru: «The No Asshole Rule», littéralement, «La règle zéro trou du cul»! Un objectif pour le moins ambitieux face à l'étendue des dégâts dans certaines sociétés. Pour l'auteur, il arrive à tout un chacun de se comporter en sale con à de multiples reprises au cours de sa vie, il n'hésite d'ailleurs pas à nous livrer quelques exemples édifiants le concernant. Mais il s'agit de faire la différence entre un sale con occasionnel et un sale con certifié. Il va de soi que Robert Sutton stigmatise essentiellement la deuxième catégorie, celle dont les membres laissent une longue liste de victimes dans leur sillage, partout où ils passent. Et, loin de se contenter de théoriser sur le sale con, le professeur nous gratifie d'exemples tout au long de son ouvrage.

Steve Jobs, le roi des cons

Dans ce livre, le PDG d'Apple occupe une place de choix. En tapant «Steve Jobset sale con» dans Google, l'auteur a obtenu 89 400 réponses, un record! En remplaçant le nom de l'inventeur du Macintosh par celui de l'ancien PDG deDisney, certifié gros con également, le moteur de recherche n'a donné que 11 000 réponses, alors que Larry Ellison, illustre membre de cette même catégorie et numéro un d'Oracle, n'a généré, lui, que 750 résultats. A titre d'exemple, Robert Sutton raconte comment Steve Jobs a piqué un jour une énorme colère, allant jusqu'à hurler, à proférer des menaces à l'encontre de ses subordonnés et à pleurer parce que les nouvelles camionnettes de la société n'étaient pas exactement de la même nuance de blanc que la peinture des murs de l'usine.

Le magazine Wireda également rendu compte d'une réunion de 1300 anciens employés d'Apple en 2003, où chaque participant «avait sa propre expérience à propos de Steve». Comme quoi, même si le patron d'Apple demeure un entrepreneur aussi génial que visionnaire, il n'en reste pas moins un sale con de la pire espèce, celle des irrécupérables. Pour Robert Sutton, quel que soit le succès de ce personnage, ce qualificatif prouve qu'il ne peut pas susciter le respect et l'admiration. Tout comme le producteur de cinéma Scott Rudin, qui, selon le Wall Street Journal, a renvoyé 250 assistants entre 2000 et 2005, ou Robert Crandall, ancien PDG d'American Airlines. Les exemples sont nombreux, l'auteur stigmatise aussi Lyndon B. Johnson, ancien président américain, Carly Fiorina, ancien PDG de Hewlett-Packard, ou encore John Bolton, ancien représentant des Etats-Unis aux Nations Unies.

Un virus pour l'entreprise

Cette ribambelle de sales cons ne doit pourtant pas nous faire perdre espoir. Certains arrivent même à quitter cette catégorie. C'est notamment le cas de Michael Dell, qui est en phase de convalescence. Il ne va cependant pas encore jusqu'à arborer le badge «admettre que vous êtes un trou du cul est le premier pas» recommandé en guise de thérapie.

Lui comme d'autres ont compris que les entreprises dirigées et rongées par des sales cons en pâtissent lourdement. L'auteur cite de nombreuses études réalisées sur le sujet, qui montrent que 25% des personnes victimes de harcèlements divers quittent leur emploi ainsi que 20% des témoins de ces harcèlements. Les nuisibles ne blessent donc pas seulement leur cible directe, dans les faits toute l'entreprise en pâtit.

Par ailleurs, les sales cons engendrent des effets cumulatifs dévastateurs, en partie parce que la méchanceté a un impact sur l'humeur cinq fois plus fort que la gentillesse. Il faut donc beaucoup d'interactions positives pour compenser la perte d'énergie et de satisfaction résultant d'une seule rencontre avec un sale con.

Les dommages occasionnés par cette catégorie d'individus se reflètent dans la rotation plus importante du personnel, l'absentéisme, une moindre motivation, la perte de concentration et le fléchissement de la performance individuelle. Sans parler de toutes les incidences financières occasionnées par ces situations. Ainsi, les entreprises colonisées par ces nuisibles se voient lourdement pénalisées. Elles sont en général rongées par la peur, l'écœurement et le désir de vengeance. Résultat: lorsque règne un climat de peur permanente, les gens se méfient de tout et s'efforcent d'éviter les reproches et les brimades; et, même quand ils savent comment aider l'entreprise, ils ont peur de le faire et s'abstiennent. En résumé, les gros cons condamnent toutes les initiatives individuelles et péjorent fortement le développement de l'entreprise. Et, cerise sur le gâteau, ils se reproduisent comme des lapins.

160 000 dollars par tête de con

Des études sur les entretiens et les décisions d'embauche ont démontré que les recruteurs sont enclins à retenir des candidats qui ressemblent à leur modèle favori, c'est-à-dire eux-mêmes. Rosabeth Moss Kanter, professeur à Harvard, appelle ce phénomène «la reproduction homosociale». Attention donc à ne pas laisser les rênes des RH à la mauvaise personne!

Mais, concrètement, à combien peut se chiffrer l'impact négatif d'un tel individu? Certains chercheurs ont tenté de définir le «coût total des sales cons» ou CTSC. En pratique, cet exercice se révèle extrêmement difficile, car l'étendue des dégâts suscités par cette catégorie d'employés se révèle difficile à circonscrire. Cela, même si l'auteur propose une liste de 35 facteurs à prendre en compte pour calculer l'impact de ces personnes sur la santé financière de l'entreprise.

Pour avoir un ordre d'idée, il décrit une étude réelle menée par le dirigeant d'une entreprise de la Silicon Valley sur l'un de ses employés, un modèle de sale con certifié. L'homme en question occupait le poste de vendeur dans l'entreprise et réalisait régulièrement les meil-leurs chiffres de vente. Revers de la médaille, l'homme faisait preuve d'un mauvais caractère constant et traitait tous ses collègues comme des rivaux, en les insultant et en les humiliant au passage et en envoyant des e-mails incendiaires. En peu de temps, il avait fait le vide autour de lui.

Résultat après analyse: en un an, ce spécimen a coûté plus de 160 000 dollars à l'entreprise. Un montant obtenu grâce à l'addition du temps passé à régler les dommages collatéraux de son comportement par son supérieur direct (25 000), par le directeur des RH (5000), les hauts dirigeants (10 000), les intervenants extérieurs (5000), les coûts de recrutement et de formation d'une nouvelle secrétaire (85 000), les heures supplémentaires liées aux exigences de dernière minute du vendeur (25 000) et le prix de la thérapie offerte à cet employé pour apprendre à se maîtriser (5000). Rien n'y aura fait, le vendeur en question sera resté aussi con qu'au premier jour. Heureusement, il a fini par quitter l'entreprise.

On comprend alors l'urgence de les repérer. D'autant que, pour Robert Sutton, les émotions humaines comme la colère, le mépris ou la peur sont extrêmement contagieuses. Les expériences de deux chercheurs de la Kellogg School of Management et de Berkeley abondent dans le même sens. Leurs travaux montrent que, lorsque des individus civilisés entrent dans un groupe dont le leader est «nerveux, agressif et impatient», le prototype du persécuteur, ils se transforment temporairement en photocopie conforme du chef de meute. Ainsi, côtoyer des personnes qui ont l'air en colère vous amène à vous sentir vous aussi en colère. Un essaim de sales cons est, selon le professeur, un aspirateur de civilité qui pompe la cordialité et l'amabilité des nouveaux arrivants, et les remplace par la froideur et le dédain. Ainsi, tout ce qui peut contribuer à les combattre est bon à prendre.

Un détecteur à sale con

Dans cette optique, Robert Sutton propose un test d'évaluation et s'intéresse aussi à un détecteur mis au point par le célèbre MIT de Boston. Cet outil anti-sale con se connecte au téléphone mobile et avertit son propriétaire lorsqu'il est grossier, agressif ou méprisant avec son interlocuteur, grâce à un logiciel de reconnaissance vocale. Malheureusement, cet outil n'est pas disponible dans le commerce. Ce qui fait dire à l'auteur que son objectif zéro-sale-con n'est pas encore près de se réaliser. Il n'en demeure pas moins qu'il faut considérer ce but comme un idéal et garder en point de mire ceux qui vous entourent comme des repoussoirs symboliques et des piqûres de rappel anti-enflures. Et, qui sait, à force de rester vigilant et de garder l'objectif zéro sale con en tête, peut-être que cette catégorie de personnes va un jour rejoindre les espèces en voie de disparition. On peut toujours rêver!

Pour tendre vers cet objectif, toutes les victimes peuvent directement contribuer à la chasse au con en relatant leurs propres expériences à Robert Sutton sur son blog www.bobsutton.net.

Et, pour ceux qui ne manient pas suffisamment bien la langue de Shakespeare, sur le blog de son éditeur français www.objectif-zero-sale-con.blogspot.com. A vos claviers!


par Thierry Vial publié dans : Coups de coeur communauté : Adoptez un mot! créer un trackback
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Commentaires

éradiquer les cons, vaste programme comme disait de Gaulle
bonne soirée
commentaire n° : 1 posté par : pol (site web) le: 18/05/2008 19:23:37

Con provient de l’étymon latin cunnus (vulve). Au Moyen Âge, les diminutifs connil et connin (latin cuniculus) désignaient le lapin ainsi que les conduits et tuyaux, pour être remplacé par le nom actuel de l’animal (de laperau) vers le XVe siècle en raison de l’usage persistant de l’acception vulgaire de con et connin, attestée dès le XIIe siècle dans le Roman de Renart. On peut noter que le nom de l'animal a été conservé dans de nombreuses langues romanes : conejo en castillan, coniglio en italien, conill en catalan, coelho en portugais. Il a d’ailleurs été emprunté par l'anglais — ainsi qu’une partie importante des langues germaniques — via l'ancien français : coney, d’usage courant jusqu’au XIXe siècle. En castillan, l’étymon cunnus a produit coño qui est l'équivalent de notre con moderne, en toutefois moins vulgaire ; coney ou cony possède aujourd'hui cette acception en sus du sens animalier. On notera que le portugais conho est un faux cognat ; dérivé cuneus, il n'a pas cette signification.

réponse de : Derfel (site web) le: 19/05/2008 22:51:12

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